On a beaucoup entendu ces jours-ci, dans les medias nationaux et locaux, que l’abstention est la grande gagnante du 1er tour des cantonales, avec seulement 44,3% de participation. Dire cela,c’est accepter le fait que plus d’un électeur sur deux ne fasse pas le déplacement pour élire un candidat de proximité. C’est se résigner. En réalité, ce n’est pas l’abstention qui est la grandegagnante, mais la démocratie qui est perdante.
Elle l’est encore plus en Guadeloupe, où la participation a atteint 41,1%. Cette abstention est lourde de conséquences sur le plan démocratique.
La première conséquence est que le premier tour ne joue plus son rôle de mesure des forces de chacun et de « présélection » : en théorie, le premier tour a pour butd’élire les candidats qui ont la majorité absolue des suffrages, et de dégager sinon les deux ou trois candidats en duel ou triangulaire pour le second tour.
Pour l’élection des candidats qui « font consensus » : sur 19 cantons renouvelables, 14 candidats ont obtenus la majorité absolue des suffrages exprimés. Seulement 4 ont été éluau premier tour, grâce à des taux très élevés : Ary Chalus à Baie-Mahault (82,3% des voix), Georges Hermin à Morne-à-l’Eau (70,6%), Elie Califer à Saint-Claude (75,0%). Le cas de RenéNoël est un peu à part : étant seul candidat, l’objectif était de dépasser une participation de 25%. Or, à La Désirade, 47,3% des électeurs se sont déplacés, soit l’un des taux les plus élevés dudépartement.
N’ayant pas dépassé la barre des 25% des électeurs inscrits, 10 élus doivent donc se représenter au second tour, alors même qu’ils ont obtenu plus de la moitié des suffrages, et quelquefois mêmede très jolis scores, tel Jacques Anselme à Trois-Rivières (86,5%) !
Pour les triangulaires, la faible participation diminue très nettement la possibilité de triangulaires, la plupart des candidats ne dépassant pas la barre des 12,5% des inscrits nécessaires pouraller au second tour. Quand bien même le gouvernement n’aurait pas relevé le seuil de 10% à 12,5%, le résultat pour la Guadeloupe aurait été presque le même (alors qu’en Métropole cela acontribué à multiplier les duels PS/FN, se retournant contre l’UMP, à l’initiative de cette mesure!). Un seuil de 10% aurait permis à Edouard Delta de se maintenir à Morne-à-l’Eau, face àJean-Marie Hubert et Alfred Dona-Erie, et donc d’avoir une seconde possibilité de triangulaire, avec celle du Lamentin.
En réduisant la possibilité de triangulaires, on limite le champ du possible quant à l’expression démocratique. En triangulaire, le 3ème candidat peut choisir ou non de semaintenir, et donc de faire valoir son poids réel dans l’électorat auprès du candidat arrivé en seconde position. Eliminé dès le premier tour, le 3ème candidat a moins de poids. Qui plus est, encas de faible différence de suffrages entre les second et troisième candidats, ce qui est le cas au Lamentin, à Pointe-à-Pitre 1, à Morne-à-l’Eau, etc… fait que le candidat maintenu « aurepêchage » n’est pas mécaniquement celui qui serait le mieux à même de fédérer pour s’opposer au candidat arrivé en tête. Dit autrement, un candidat peut arriver en seconde position au1er tour, grâce à un vote contestataire par exemple, et fédérer moins de voix pour le second tour que si c’était un autre candidat qui avait été retenu. Je ne dis pas que le candidat arrivé ensecond est moins légitime que les autres, je dis juste qu’il n’est pas nécessairement le mieux à même de battre le premier dans le second tour. Prenons l’exemple d’un candidat de gauche arrivé enpremière position, un candidat de droite en seconde, les deux étant seuls retenus pour le second tour. Si ceux arrivés en 3ème et 4ème position sont de gauche, le report de voix vers le candidatde droite sera probablement limité, et la victoire assurée pour le candidat en tête. Alors que l’effet eut été inversé si le troisième était arrivé second. Et souvent tout cela se joue à quelquesvoix.
La seconde conséquence de la faible participation sur le plan démocratique est que cela nécessite d’organiser un second tour la semaine suivante. Cela n’est pas un problème s’ily a un réel enjeu. Mais dans le cas présent ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, quel retournement de tendance attendre d’un canton comme celui de Trois-Rivières qui se sont exprimés à86,5% pour le candidat arrivé en tête ? Or ce qui est désolant c’est que ce sont ceux qui se sont mobilisés lors du premier tour qui vont devoir revenir pour le second. Autrement dit, onpénalise les habitants ont le comportement le plus citoyen.
La troisième conséquence est la perte de crédibilité des élus et de la classe politique dans son ensemble. Des élus d’ « envergure départementale », voirenationale comme la députée Louis-Carabin, vont devoir se représenter devant les électeurs car ils n’ont pas réussi à mobiliser suffisament sur leur nom. Il est probable d’ailleurs que cettefaible mobilisation soit confirmée au second tour, ce qui fait que la plupart des élus n’auront pas obtenu le vote d’un quart des citoyens.
C’est un signe d’une certaine perte de légitimité dans l’électorat, et cela est valable sur tous les cantons.
Alors vous me direz qu’il est bien intéressant de s’attarder sur les conséquences démocratiques de la faible participation, mais qu’il est aussi intéressant de se demander quelles en sontles causes, pour pouvoir y remédier.
La première explication apportée qui est plus un prétexte qu’autre chose est de dire que l’actualité internationale en Libye ou au Japon a relativisé l’intérêt des élections.
Une autre explication avancée est l’absence d’enjeu politique de ces élections, au motif que les nouveaux conseillers généraux ne le seraient que pour trois ans seulement,laissant entendre qu’ils n’auraient pas le temps suffisant de mettre en oeuvre de véritable politique. Au contraire, cette élection, la dernière avant les élections territoriales, aurait dû êtrel’occasion d’expliquer concrètement le fonctionnement de la future assemblée, et de mobiliser les électeurs.
Autre raison souvent avancée, et à juste titre : le peu de visibilité du conseiller général, perdu dans le mille-feuilles de compétences, entre les maires, le conseil régional etles intercommunalités. Et ce d’autant plus que les conseillers généraux sont souvent les mêmes élus que les maires.
Mais plus que tout, la vraie raison de cette abstention, tient à la campagne menée par les élus eux-mêmes. Trop de discrédit a été jeté sur les élus pendant cette campagne, tropde critiques ad hominem, pas assez de propositions concrètes ont été faites. Tant et si bien que l’électeur a l’impression vu de loin qu’il ne s’agit que d’un marigot politicien, qu’un panier decrabes, où chaque candidat cherche à déchouker l’autre, qu’une question de savoir si le président du conseil général pourra ou non conserver son siège. Bref, vu de loin, on a l’impression quel’élection sert plus l’intérêt des élus que celui des citoyens. Ce qui il faut l’avouer incite à s’en détourner.
Dorénavant, et c’est ce que les candidats auraient dû faire plus en amont, il faut proposer un projet pour la Guadeloupe, une vision de son avenir, rappeler que les cantonales sont certes uneélection de proximité pour chaque canton, mais que chaque conseiller général pourra aussi influencer le projet général de la Guadeloupe.
Aussi, j’invite tous ceux qui partagent peu ou prou mon point de vue à prendre du recul sur les joutes politiciennes locales, et à voter dimanche prochain pour le candidat qu’ils jugerontle plus utile à la Guadeloupe dans son ensemble, le plus à la hauteur des enjeux de notre département.